Sénégal : Une élection présidentielle sous le prisme de la continuité et de la rupture

TRIBUNE – Le Sénégal, à l’extrême Ouest du continent africain, est reconnu mondialement pour sa longue tradition démocratique. Cette réputation a connu, vers la fin du mandat de son quatrième Président Macky Sall, des zones d’ombre incitant des organisations intergouvernementales telles que l’ONU, l’Union Africaine et l’Union Européenne, ainsi que des pays amis du Sénégal – la France et les Etats-Unis – à sortir de leur réserve pour inviter les acteurs politiques à préserver l’exception sénégalaise.

Cependant, ce fut en réalité une décision du Conseil Constitutionnel, saisi par des candidats à la présidentielle, et un décret du Président de la République, qui finirent par lever les zones d’ombre qui planaient sur le ciel de la démocratie sénégalaise, en convoquant plus de 7 millions de Sénégalais à voter dimanche 24 mars pour élire leur cinquième Président.

Dès cet instant, les doutes, les critiques, les alertes des citoyens sénégalais, de la société civile, et des organisations internationales ont cédé la place à la prise de parole et de position par les 17 candidats de l’élection et aux mobilisations de leurs coalitions pour convaincre l’électeur sénégalais. Cet exercice consistant à convaincre l’électeur est plein d’enseignements de la part de tous les 17 candidats. Cependant pour des besoins de délimitation propice à une féconde analyse, cette réflexion va se concentrer sur deux tendances politiques et communicationnelles de l’élection du 24 mars : la continuité et la rupture.

La continuité et ses déclinaisons

Pour cette élection présidentielle, Amadou Ba apparait comme le candidat de la continuité. En plus de partager le bilan du Président Macky Sall, la continuité va au-delà du régime ayant dirigé le Sénégal ces 12 dernières années. En effet, les convergences d’intérêts et de positions définitives ou ponctuelles entre le Président Macky Sall, les socialistes et les libéraux du PDS ont été conceptualisées sous le vocable « système » qui s’entend comme un mode d’exercice jouissif du pouvoir où l’intérêt général passe après les intérêts personnels des alliés politiques.

Partant de ce paradigme, la continuité ne consiste pas seulement à perpétuer le projet de société du Président Macky Sall, mais elle s’accommode aussi des dérives de son bilan. D’ailleurs, l’équipe du candidat Amadou Ba a mis en œuvre des activités de communication dans le but de mieux se positionner dans la perception des électeurs, comme la vidéo dans laquelle leur candidat est le conducteur d’une voiture de transport public avec des passagers.

Dans ladite vidéo, une passagère fait un cauchemar ; le bus est sur le point de faire un accident. Les passagers paniquent ; ils sont sur le point de s’attaquer au conducteur qui continue son chemin tout en raisonnant les passagers. Quand, tout à coup, la passagère qui rêvait se réveille, elle se rend compte que ce n’était qu’un rêve.

Les objectifs poursuivis par cette vidéo, c’est de positionner Amadou Ba comme un candidat serein et responsable. La panique des passagers et leur impatience est une métaphore renvoyant à tous ces Sénégalais qui se sont opposés souvent de manière violente au régime depuis mars 2021. Le message clé de la vidéo est de faire confiance à un leader ayant la sérénité, les compétences et la volonté de guider le pays.

En parallèle à cette vidéo, le candidat Amadou Ba et ses alliés se sont servis de messages clés présentant leurs opposants principaux comme des candidats « inexpérimentés », « aventuriers » et « incapables de diriger un Etat ». A bien analyser la communication du candidat de BBY, il ressort l’utilisation de la peur de l’incertitude pour convaincre les électeurs de voter pour lui en lieu et place de la Coalition Diomaye Président.

La rupture et ses transformations

A l’opposé de la continuité, la coalition Diomaye Président soutenant Diomaye Diakhar Faye se positionne comme la candidature de la rupture pour transformer la trajectoire de développement du pays. L’opposition radicale de la Coalition Diomaye Président préconise un changement de système pour aboutir à la diminution des pouvoirs du président, au rétablissement de la confiance des citoyens vis-à-vis de l’administration, la modernisation économique et la souveraineté alimentaire.

Sous l’angle de la communication, la coalition Diomaye Président a d’abord poursuivi des objectifs affectifs en utilisant la légitimité charismatique d’Ousmane Sonko. Le premier acte de communication pour asseoir ces objectifs fut la création du slogan « Sonko est Diomay, Diomay est Sonko » et les photos des deux protagonistes côte-à-côte. Face au camp divisé du pouvoir en place, la coalition Diomaye, elle, se voit renforcée autour du candidat de substitution à Ousmane Sonko. Ainsi, Bassirou Diomaye Faye bénéficie beaucoup de la cote de popularité de son mentor.

Le deuxième acte a été la caravane de Bassirou Diomaye Faye à sa libération avec Ousmane Sonko suivie de leur conférence de presse conjointe. Cet engagement avec les médias a été l’occasion pour le candidat de la Coalition Diomaye Président.

Les messages clés de la Coalition Diomaye Président reflètent aussi la rupture.

Il s’agit d’une communication de dualité démontrant que leur opposant principal, Amadou Ba, est le candidat de la continuité des dérives du Président sortant et de l’oligarchie politique. Les messages de cette coalition ont surtout insisté sur la richesse du candidat Amadou Ba et la mauvaise gouvernance. Ces messages semblent avoir eu beaucoup d’impacts sur les populations dans les grandes villes et les zones rurales.

La campagne présidentielle au Sénégal a été le théâtre d’un affrontement entre la continuité, représentée par Amadou Ba, et la rupture, incarnée par la coalition Diomaye Président. Si les résultats électoraux sont le fruit de multiples facteurs, il est indéniable que la façon dont chaque camp a communiqué ses idées et ses valeurs jouera un rôle crucial dans la mobilisation des électeurs et la formation de leur opinion à travers le vote.

Cheikh Tourad Traoré est un Spécialiste en Communications et Médias modernes avec une expérience au sein d’organisations internationales non-gouvernementales et de programmes financés par des partenaires multilatéraux et bilatéraux au développement à l’instar de l’Union Africaine, de la Banque Africaine de Développement, de l’USAID, et du Foreign, Commonwealth & Development Office. Son parcours pluridisciplinaire en Science Politique et en Communication l’amène à conduire des réflexions systémiques et comparatives sur la vie publique et les médias, l’Etat-postcolonial et ses enjeux de développement, et les relations internationales.

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