Communication politique : Analyse de la première sortie du Président Bassirou Diomaye Faye

Il s’appelle Bassirou Diomaye Faye. Son histoire est un peu connue : à deux semaines de l’élection présidentielle, il fut élargi de prison, occasion lui ayant permis de s’investir aux côtés de son ami Ousmane Sonko, pour demander le suffrage des Sénégalais. La majorité du peuple Sénégalais accédé à sa demande en faisant de lui leur Président dès le premier tour de l’élection du 24 mars 2024.

L’élection du cinquième Président de la République du Sénégal n’a laissé indifférent personne. Mais, ce fut surtout sa première communication à la suite de son élection qui a fait réagir beaucoup. Des professionnels de la communication ont offert des analyses du discours de S.E Bassirou Diomaye Faye par des réflexions plus fécondes en critiques qu’en leçons, rendant leurs interventions en produits de marketing de leurs offres de conseil en image qui n’apprennent pas grand-chose à leurs collègues en communication que nous sommes. Lecture difficile et hésitante, posture négligée, regard défilant et costume large sont autant de points contre lesquels leurs regards sur la première communication du nouveau président ont buté.

Pour contribuer à ce débat sur la première sortie du nouveau Président élu du Sénégal, cette réflexion est un rappel des fondamentaux de la communication et des spécificités de la communication politique que beaucoup de communicants ont manqué de prendre en compte dans leur analyse de la première communication publique de S.E Bassirou Diomaye Faye.

Comment un professionnel en communication approche son objet ?

La communication est la chose du monde la mieux partagée, tout est situation de communication effective ou potentielle. La communication n’en demeure pas moins, une science tournant autour des dynamiques du message qui n’est pas un phénomène neutre, mais construit par l’émetteur en tenant compte de son environnement, de ses objectifs, de la position de sa cible et des moyens pour atteindre celle-ci.

Les dynamiques du message de Diomaye Faye

En communication, il est coutume de dire que la perception est plus importante que le message. Autrement dit, le message peut être sous plusieurs formes, c’est l’objet de prédilection de l’émetteur. Par exemple, dans le cas du Président Bassirou Diomaye Faye, après son allocution, sa page twitter a proposé des séquences digestes de son message ; des médias ont aussi transcrit l’intégralité de son discours. Contrairement à la forme du message qui peut être modifiée selon nos objectifs, la perception du message est plus difficile à manier car en réalité elle ne dépend plus de l’émetteur que du récepteur. Au Sénégal, un proverbe en Wolof assimile le message à un projectile que l’on n’est incapable de rattraper après l’avoir formulé.

Dans son premier discours, les objectifs du cinquième Président de la République du Sénégal étaient de communiquer ses axes prioritaires que sont 1) La réconciliation nationale et la reconstruction des bases du vivre-ensemble ; (2) La refondation des institutions (3) L’allègement sensible du coût de la vie pour alléger les fardeaux du quotidien ; (4) Les concertations nationales inclusives sectorielles sur l’évaluation et la relance des politiques publiques.

Un professionnel de la communication ne saurait juger de la qualité de la communication du Président Bassirou Diomaye Faye sans se fier aux perceptions que les cibles de la communication, les populations sénégalaises et le corps diplomatique ont de ce discours. Une approche qui partirait de l’avis du professionnel de la communication seulement sans être confronté à l’opinion ou au comportement des cibles enlèverait à la communication son caractère scientifique.

L’évaluation de la réussite ou de l’échec d’une communication se mesure à l’aune de la relation positive ou négative que les cibles ont eu par rapport au message.

Aux lendemains de la communication publique du nouveau président, sur les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, une bonne partie des Sénégalais parlaient du premier point du discours sur la réconciliation nationale et la reconstruction des bases du vivre-ensemble. Beaucoup de ces Sénégalais soulignaient l’importance de rendre justice à qui de droit. D’autres opinions sur la refondation des institutions, l’évaluation et la relance des politiques publiques ont partagé des noms de Sénégalais qu’ils pensent mériter de faire partie du gouvernement et recommander au président de prendre garde de rétablir dans l’échiquier politique certaines pratiques politiques et leurs précurseurs.

A notre ère, les professionnels en communication doivent se fier aux fondamentaux de notre discipline en gardant à l’esprit que poser les bonnes questions est plus important que donner des réponses. Laswell nous a doté de la méthode à arpenter pour communiquer ou comprendre le processus de communication par la célèbre formule : Qui dit quoi, par quel canal, à qui et avec quels effets ?

Appliquant le modèle de Laswell, on dira qu’il s’agit du nouveau Président Bassirou Diomaye Faye utilisant une vidéo, en direct, pour communiquer avec le peuple sénégalais et les partenaires du Sénégal. Pour les effets, il convient de les analyser en faisant recours à la communication politique, ce qui a le plus manqué à ces nombreux conseillers en communication et en image qui ont eu à analyser le discours du nouveau Président.

Comprendre la communication politique du nouveau président

La différence entre les spécialisations en communication porte sur les objectifs poursuivis et le type d’acteurs qui sont à son origine. Si la communication commerciale a des visées mercatiques et peut être gérée par un professionnel du marketing, la communication politique, elle, soutient la stratégie de conquête ou de maintien du pouvoir. A la différence des autres spécialisations en communication, la communication politique met en avant davantage les politiques que les professionnels qui les conseillent. Dans ce type de communication, tout est fait pour créer un lien durable entre le politique et toutes les parties prenantes qui peuvent lui permettre de conquérir ou de garder le pouvoir et légitimer son exercice.

L’engagement politique et la culture du parti

Dans le cas de la communication du nouveau Président, beaucoup des professionnels qui se sont vite lancés dans les critiques semblent avoir oublié le contexte : S.E Bassirou Diomaye Faye jouit d’une forte légitimité pour avoir été élu par 2 434 551 citoyens sur 4 519 253 votants.

En délivrant sa première communication, le nouveau Président parle d’abord à la majorité qui l’a élu. Dans la chute de son discours, il dit : « nous marcherons ensemble, agirons ensemble et réussirons ensemble ». Evaluer la communication de S.E Bassirou Diomaye Faye ne saurait se faire sans comprendre les caractéristiques des militants de Pastef et leur culture de parti.

Lorsqu’on communique, on ne s’exprime pas de manière désincarnée, le message est inscrit dans une histoire et une culture qui affectent l’émission et la réception.

Les militants de Pastef, au premier chef, Ousmane Sonko, s’opposent à l’establishment politique au Sénégal. Ils veulent réinventer la politique au Sénégal avec une nouvelle manière de s’engager en politique qui est plus basée sur ce que l’on donne que sur ce qu’on gagne, sur le fait de défendre les intérêts du pays, en étant du côté du peuple et en empêchant les élites politiques, traditionnelles, administratives et des milieux d’affaires d’exploiter le peuple.

La communication politique du Président Bassirou Diomaye Faye a été fidèle à l’engagement politique et à la culture de réinvention des idées politiques que le Pastef a prônés et inculqués à ses militants. Les éléments de langage sur le « gouverner avec humilité dans la transparence », « le projet », « le patriotisme », une « coopération vertueuse, respectueuse et mutuellement productive » ont raisonné fortement auprès des cibles prioritaires de sa communication.

Le tweet du Président Emmanuel Macron après cette communication de son nouvel homologue sénégalais a été écrit en Français et en Wolof, reflétant la prise au sérieux par le président français de la posture souverainiste du Sénégal sous S.E Bassirou Diomaye Faye.

Certes, la forme est intéressante en communication. La présence, l’occupation et l’emprise sur l’audience, l’intonation et la narration sont importantes en communication orale. Nul n’en disconvient. Mais, la forme ne peut pas être plus importante que la réception du message. Etant une science sur la construction, la délivrance et la réception effectives du message, la communication ne doit pas être présentée comme un des arts du spectacle. Etant une science avec des techniques d’évaluation, c’est la communication qui nous permettra dans quelques mois de pouvoir comprendre l’aura qui émergera du nouveau Président quand il s’appropriera des symboles et signes du pouvoir. Au même moment, les profanes en chose politique auront un sentiment de béatitude vis-à-vis de l’histoire, de la vision et du verbe du Président Bassirou Diomaye Faye. Ils diront certainement « le pouvoir est divin », il transforme l’homme le plus simple ».

En tant que professionnel de la communication en Afrique, nous nous devons de mieux positionner notre activité en gardant cette approche scientifique qui est sienne.

Cheikh Tourad Traoré est un Spécialiste en Communications et Médias modernes avec une expérience au sein d’organisations internationales non-gouvernementales et de programmes financés par des partenaires multilatéraux et bilatéraux au développement à l’instar de l’Union Africaine, de la Banque Africaine de Développement, de l’USAID, et du Foreign, Commonwealth & Development Office. Son parcours pluridisciplinaire en Science Politique et en Communication l’amène à conduire des réflexions systémiques et comparatives sur la vie publique et les médias, l’Etat-postcolonial et ses enjeux de développement, et les relations internationales.

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