Sénégal: La communication gouvernementale, l’autre chantier de Bassirou Diomaye Faye

TRIBUNE Après douze années sous le giron de Macky Sall, le Sénégal ouvre un nouveau chapitre de son histoire politique avec l’élection de Bassirou Diomaye Faye le 24 mars dernier. À l’issue d’une élection dont le scénario n’a rien à envier à un film « hollywoodien », M. Faye, malgré sa jeune carrière politique, est aux commandes jusqu’en 2029. Sa victoire dès le premier tour matérialise le désir profond des Sénégalais d’embrasser une nouvelle alternance après celles de 2000 et 2012. Au-delà du camouflet infligé au régime sortant, les Sénégalais ont sanctionné en filigrane une certaine forme de communication gouvernementale qui agissait comme un poison dans les relations déjà tendues entre la classe politique et le peuple sénégalais.

Et de trois. Au soir du 24 mars 2024, les Sénégalais ont renoué avec le parfum exaltant de l’alternance après 2000 et 2012, en portant au pinacle M. Bassirou Diomaye Faye. Son élection marque l’aboutissement d’une aspiration au changement après douze années de règne de l’ancien Président Macky Sall. Entre la dénonciation d’un système au service d’une minorité et l’aridité des perspectives d’avenir pour les jeunes, la chute de l’ancien régime était dans l’air du temps.

Réserver l’exclusivité de la défaite de l’ancienne mouvance présidentielle à une simple volonté de rupture ou d’usure du pouvoir est une pensée restrictive. Parmi les éléments où l’ancien régime a péché, il y a la communication. Cet impair, le gouvernement de l’ancien Président le partage avec celui de son prédécesseur Abdoulaye Wade. Peut-être enivrée par une jouissance effrénée du pouvoir, leur communication absorbait une teinture d’arrogance où les attaques « ad hominem » faisaient office d’arguments d’autorité. Cette façon de communiquer demeure un lieu commun pour la plupart des régimes en Afrique. Un mot décrit l’essence d’une communication gouvernementale : la pédagogie. Présider aux destinées d’un pays ne se limite pas à exercer un droit d’autorité sur les citoyens, il englobe pour les tenants du pouvoir une obligation d’expliquer et de vulgariser les lois, réformes et décisions émanant d’eux.

Nous avons changé d’époque. Celle où le dirigeant venait déverser un discours préservé de toute critique est révolue. Celle où la communication gouvernementale empruntait une voie unique est une relique du passé. Celle où la liberté d’action des tenants du pouvoir excluait tout regard critique n’a quasiment plus droit de cité. Aujourd’hui, le 21e siècle rime avec libéralisation des médias, explosion des chaînes d’information en continu, éclosion des médias alternatifs qui contestent l’hégémonie des médias « mainstream » et émergence de groupes de pression. Toutefois, le changement le plus éloquent et très illustratif de l’ère contemporaine est celui du citoyen. Si des années auparavant, le message du leader politique rencontrait peu d’obstacles car l’époque voulait que le citoyen mette en sourdine son esprit critique et qu’il devait juste acquiescer, c’était l’ère de la communication « One to many », où les médias étaient loin d’agréger une communication interactive. Aujourd’hui, la donne a changé. Le citoyen du siècle actuel est à des années-lumière de ses aînés ou aïeuls. Sa relation avec la classe politique est conflictuelle, saupoudrée d’une dose de méfiance voire d’indifférence. Il ne gobe pas aisément les mots qui sortent de la bouche de l’acteur politique. Il n’a pas besoin d’une invitation dans les médias pour exprimer son ressenti. Les réseaux sociaux font figure d’alternative. Désormais, le pouvoir de la parole n’est plus la chasse gardée du politicien, celui-ci le partage avec le citoyen lambda.

La communication est un thermomètre de la gouvernance des pouvoirs en place. Elle renseigne sur leurs intentions. Hélas, la communication de nombreux gouvernements africains est en déphasage avec notre ère. Elle est coincée au siècle précédent, une communication typique du « One to many ». En conséquence, le rejet du discours des dirigeants n’est tout sauf une surprise. Aujourd’hui, la communication doit appeler à plus d’horizontalité, elle doit être plus conversationnelle. Communiquer, c’est avant tout de la sociologie, elle permet d’appréhender le ressenti des citoyens, de sonder leurs désirs profonds, d’anticiper. Pratiquer une communication hors sol, c’est se priver d’une masse d’informations utiles pour mener à bien une mission d’intérêt général.

La communication des gouvernements d’Abdoulaye Wade et de Macky Sall a emprunté des chemins qui les coupaient du quotidien des Sénégalais. Ministres, directeurs, députés, tous ont développé une communication au service d’une seule personne : le Président de la République. Certes, il n’y a rien de mal à louer la personne qui vous a nommé à votre poste, mais le faire de manière répétée jusqu’à frôler le métier de « griot du chef de l’État », là ça grince. Dessiner les contours d’une communication qui explique, mais surtout qui implique le citoyen aurait pu avoir une vertu salvatrice. Leur communication manquait d’humilité, prenait de haut les interlocuteurs opposés à leur politique ou à leurs décisions, et cela se ressentait dans les débats, qu’ils soient télévisés ou radiophoniques. Face à un peuple de plus en plus réfractaire, et englué dans les tracas de la cherté de la vie, proposer une communication dénuée d’empathie, misant rarement sur l’horizontalité, n’a fait qu’accentuer le fossé entre les gouvernements précédents et les Sénégalais.

Jacques Pilhan, conseiller en communication de François Mitterrand et de Jacques Chirac, définissait la communication comme un paradoxe. Celle-ci ne doit pas exclure ou mépriser les opposants mais les inclure, les écouter, leur procurer le sentiment d’être important. En somme, une communication dénuée de tout mépris. En 2017, le candidat Emmanuel Macron a surpris son monde en se rendant au Puy du Fou, un complexe de loisirs propriété de l’homme politique Philippe de Villiers, partisan d’une droite dure et conservatrice, donc à l’extrême opposé des idées progressistes de Macron. À la suite de cette rencontre, l’actuel locataire de l’Élysée avait parlé d’une relation d’amitié et a rappelé qu’il s’inscrivait dans une démarche de dialogue peu importe la couleur politique de son interlocuteur. Il arrive parfois qu’il donne une interview à des médias classés à l’extrême droite comme Valeurs actuelles. En agissant ainsi, Emmanuel Macron a parfaitement intégré les sentiments contradictoires qui traversent une société. Rappelez-vous, la communication reste avant tout de la sociologie.

Bassirou Diomaye Faye porte sur ses jeunes épaules les espoirs de millions de personnes. À la différence des précédentes alternances, celle qui a porté M. Faye au pouvoir a une saveur particulière. Si Abdoulaye Wade et Macky Sall possédaient un patrimoine politique avant d’embrasser la fonction de Chef de l’État, le cinquième Président de la République foule le tapis présidentiel avec une virginité politique. Son élection signe le crépuscule d’une ère politique. Ensuite, la ferveur entourant la troisième alternance surplombe les deux premières ; sa victoire dès le premier tour avec plus de 50% des voix l’illustre. Jamais un désir de rupture n’aura été aussi fort.

Nouvelle gouvernance, amélioration des conditions de vie, autant de promesses sur lesquelles le nouveau locataire du palais est attendu. Cependant, ces chantiers ne pourront aboutir s’il reconduit la communication gouvernementale des deux précédents régimes. Le fait qu’il soit le plus jeune président élu n’est pas anodin. Sa communication doit refléter un mariage avec l’ère du temps, à savoir la postmodernité. L’usage des plateformes numériques par les gouvernements de Wade et Sall donnait lieu à une communication descendante alors que dans un réseau social, il y a social, ce qui implique une interaction. M. Faye devra utiliser les réseaux sociaux à leur plein potentiel en recourant à une communication interactive (Q&A, live) pour expliquer sa politique à un public hors de portée des médias traditionnels.

Le gouvernement devra s’atteler à simplifier ses messages, leur donner de la cohérence à travers une centralisation, éviter les jargons techniques pour que le citoyen du Sénégal profond puisse le comprendre et s’en approprier, et surtout donner à sa communication une coloration d’humilité, d’empathie, d’inclusivité et surtout éloignée du mépris et de l’arrogance. Désormais, que ce soit Diomaye Faye ou Ousmane Sonko, ils ne parlent plus uniquement à leurs partisans mais à dix-huit millions de Sénégalais.

Garder le contact avec le réel passera seulement par une communication qui colle au quotidien du citoyen lambda, à ses aspirations, et par laquelle il se sent à la fois écouté et acteur.

Amadou M. Dia est diplômé d’un DESS en relations publics et d’une Maitrise en communication publique à l’Université Laval du Québec (Canada).  Grâce à un parcours éclectique, M. Dia a développé un panel de connaissances comprenant les relations de presse, la communication de crise, la communication digitale. Toutefois, sa préférence va à la communication politique. Actuellement, en charge des Affaires publiques et de la communication digitale de l’Ambassade du Canada au Sénégal, il ambitionne de faire carrière dans la communication politique si l’opportunité se présente.

🇬🇧