Focus sur Nicolas Emane, Responsable de la communication des programmes pour le Rwanda à la Fondation Mastercard

Nicolas Emane est un fervent défenseur de l’innovation en communication pour le développement. En tant que Responsable de la communication des programmes pour le Rwanda à la Fondation Mastercard, il conjugue passion et expertise pour promouvoir l’éducation et l’inclusion financière des jeunes Africains. Sa collaboration avec des médias locaux, comme Igihe, et la plateforme Kura témoigne de son engagement envers la jeunesse rwandaise. Dans cette interview exclusive réalisée à Kigali, Nicolas partage son éclairage sur les défis et opportunités du secteur de la communication au Rwanda, offrant des conseils précieux pour les professionnels aspirant à exceller dans ce domaine dynamique.

Vous avez récemment animé une formation à Kigali sur l’importance de la représentation des femmes dans les départements de communication. Pouvez-vous nous en dire plus sur les principaux points que vous avez abordés et sur l’impact attendu de cette initiative ?

En effet j’ai récemment eu le privilège de participer à un évènement organisé par The Comms Avenue à Kigali au Rwanda ayant pour but de créer des liens entre les professionnels du secteur, mais aussi de partager nos expériences afin de pouvoir nous en inspirer pour faire progresser nos carrières. Lors de cet évènement, une paneliste du nom Linda Karungi a mentionné l’importance pour les femmes d’être plus actives professionnellement afin de saisir les opportunités disponibles pouvant leur permettre de progresser et donc d’accéder à des postes plus centraux en communication. Cette discussion a été une importante occasion de mettre l’accent sur le fait que selon moi, un département communication ou une agence de communication et au sein duquel ou de laquelle les femmes sont absentes ou sous représentées, a très peu de chances d’atteindre ses objectifs car il ne sera pas outillé pour comprendre la base féminine de son audience. Se reposer sur une expertise féminine en matière de communication ne revient pas à remplir un quota ou à essayer de son donner une bonne image, cela revient à augmenter ses chances de réussite de manière significative car les femmes disposent de points de vue et d’éléments de langage que ne peuvent avoir les hommes du fait de la différence dans leurs expériences de vie respectives. De plus, les femmes sont tout aussi formées et expérimentées que les hommes ce qui rend leurs expertises tout à fait valables pour atteindre des résultats probants.

Cet événement a aussi été une opportunité d’aborder certains défis rencontrés par les professionnels du secteur, notamment l’importance de mettre en lumière la science de la communication afin de faire valoir notre expertise en tant que professionnels. En effet, la communication reste un domaine très subjectif ce qui peut donner l’impression qu’il s’agit d’un jeu de supposition ou d’une lecture très abstraite et rapide d’un environnement donné. Il est donc important de rappeler que la communication est avant tout une science qui repose sur une analyse profonde d’une audience afin d’en dégager des angles pouvant permettre d’émettre un message qui entrera en résonnance avec ladite audience. La communication est un savant mélange de stratégies et de tactiques permettant de véhiculer un message avec un minimum de risque tout en générant une visibilité bénéfique. C’est là toute l’importance d’un professionnel de la communication et qui ne saurait être occultée particulièrement à une époque qui se veut très évolutive.   

La formation aux médias et la préparation aux interventions publiques sont des domaines dans lesquels vous intervenez régulièrement. Quels sont les principaux défis que vous observez chez les dirigeants et les communicants africains lorsqu’il s’agit de s’exprimer en public ?

Les interventions publiques selon moi ne sauraient se reposer uniquement sur l’expérience de l’intervenant aussi grande soit-elle. Il est important pour un dirigeant d’aborder chaque prise de parole de façon méthodique c’est-à-dire en examinant tous les risques pouvant survenir lors de l’exercice. Il devient alors important de prendre en compte le timing de la prise de parole (Est-ce le moment adéquat pour m’exprimer ? Ai-je les données suffisantes pour une intervention de qualité ? Selon le contexte, l’intervention aura-t-elle l’effet escompté ?), Le moyen de la prise de parole (Selon la cible, quel est le meilleur moyen de diffuser mon message ?) et les éléments de langage (Quels mots dois-je utiliser pour véhiculer mon message de la façon la plus adéquate ?).

Dépendamment de la situation et du contexte dans lesquels la prise de parole est envisagée, il est important de calibrer son intervention de façon à ce qu’elle apparaisse aux yeux de la cible comme opportune et pas comme déplacée ou mal réfléchie. Des lors, il devient important pour un dirigeant et ses équipes d’examiner en profondeur le moment qui comportera le moins de risques pour une prise de parole publique.

Le contenu est sans doute le point le plus important d’une intervention publique. Pour préparer mes intervenants, j’ai établi une règle dite des trois « E » (Expertise, Experience, Evidence en anglais) visant à déterminer si la personne devant s’exprimer est suffisamment outillée pour l’exercice. En effet, l’expertise de l’intervenant, son expérience, ainsi que les données dont il/elle dispose sont un moyen simple et efficace permettant de juger du niveau et de la qualité d’un orateur et ainsi de déterminer quels sont les zones nécessitant une amélioration. Enfin, le choix du moyen de communication est capital pour s’assurer que le message atteigne la cible.

En tant que Responsable de la communication des programmes pour le Rwanda à la Fondation Mastercard, quelles sont vos principales stratégies pour générer une exposition efficace et positive de l’organisation ?

En tant qu’organisation dont la mission est de faire progresser l’éducation et l’inclusion financière en vue de soutenir l’émancipation de la jeunesse du continent africain, notre cible prioritaire est la jeunesse Rwandaise en quête d’opportunités de travail. Il devient donc primordial pour nous de faire en sorte que cette jeunesse soit au courant des programmes en cours proposés par nos organisations partenaires afin qu’elle puisse en tirer profit. L’une de nos stratégies phares afin de les atteindre, est une collaboration avec un media local du nom de Igihe avec lequel nous avons créé une plateforme d’informations pour les jeunes nommée Kura et à travers laquelle nous tenons les jeunes informés sur nos programmes et recueillons leurs avis sur les différents sujets d’intérêt pour eux et sur lesquels nous sommes en mesure d’apporter un soutien. Avec Kura qui se veut une plateforme par les jeunes et pour les jeunes, j’ai la chance de collaborer avec une équipe jeune qui comprend les défis des jeunes faisant partie de notre cible et propose des solutions adéquates. 

La communication interne est souvent cruciale pour le succès global d’une organisation. Surtout pour un grand groupe qui possède plusieurs départements sous la direction de la Communication. Comment supervisez-vous les stratégies de communication interne pour assurer une transmission efficace des messages au sein de l’équipe et promouvoir une compréhension commune des objectifs ?

A la Fondation Mastercard nous avons effectivement plusieurs mécanismes de communication internes qui se veulent essentiellement digitaux. Du fait de notre répartition sur huit pays dont sept sont africains, se tenir informer des avancées en matière de programmes peut s’avérer être un défi. Dans ce cadre, nous encourageons nos équipes à se servir des canaux internes tel que les réseaux sociaux d’entreprise afin de partager les progrès récents effectués dans leurs différents départements, mais aussi sur les dates importantes à venir. Par ailleurs, nous collectons les informations importantes afin de les partager de façon hebdomadaire avec nos collègues.

Quels conseils donneriez-vous aux leaders d’organisations pour améliorer leur capacité à s’exprimer efficacement lors de panels de discussions, conférences ou dans les médias ?

Mon premier conseil est de se faire former. Plusieurs formations à la prise de parole sont disponibles et données par des experts chevronnés dans cet exercice. Mon deuxième conseil est de se créer une routine ou un rituel de préparation avant chaque prise de parole pour être certain d’éviter les oublis ; en l’absence de responsable en communication exécutive, se faire une routine en quelques points permettant d’être sûr de sa préparation mais permettant aussi d’éviter le stress. Enfin, la pratique reste le meilleur outil ; en effet beaucoup tendent à éviter de prendre la parole en public malgré les sollicitations et cela ne leur permet pas de s’améliorer dans cet exercice. Il est impératif de sortir de sa zone de confort et de prendre la parole aussi souvent que possible.

Depuis le début de cette année 2024, vous consacrez du temps chaque mois pour partager vos connaissances et vos idées en matière de communication à travers des articles que vous rédigez. Comment cette expérience a-t-elle enrichi votre perspective sur les tendances de communication actuelles et comment pensez-vous que cela pourrait influencer votre approche en tant que Responsable de la communication des programmes à la Fondation Mastercard ?

J’ai beaucoup souffert du syndrome de l’imposteur au cours de ma carrière ce qui m’empêchait de partager mes expériences et surtout les apprentissages qui en découlaient. L’année dernière, lors d’une discussion avec une personne que je considère comme un mentor, j’ai compris qu’il fallait que je sorte de ma zone de confort et que je partage ces leçons qui pouvaient aider d’autres professionnels à évoluer dans notre milieu. D’une part, partager mon expérience m’a permis de comprendre que plusieurs professionnels avaient besoin de points de vue et d’approches contextualisés et d’autre part, cela m’a permis de rechercher des opportunités pouvant me faire acquérir une expérience plus approfondie dans le domaine de la communication exécutive.

Comparativement à votre expérience au Cameroun et au Gabon, comment percevez-vous l’évolution du secteur de la communication au Rwanda ?

La communication comme beaucoup d’autres disciplines au Rwanda s’inscrivent dans un contexte global visant à valoriser le pays, sa culture, son histoire et ses habitants. Au Rwanda, le principe « d’Agaciro » ou fierté nationale est au cœur même de plusieurs stratégies et la communication qui se veut le véhicule de ses stratégies est un porte-étendard du rayonnement et de la valorisation des acquis nationaux. Travailler au Rwanda m’a beaucoup appris en matière d’éthique et de dignité dans les messages, que ce soit vis-à-vis du respect des autres communautés au de soi-même.

Enfin, s’il vous était donné de partager un repas avec un.e professionnel.le africain.e exerçant dans le même domaine que vous, sur qui se porterait votre choix et pourquoi ?

Bien qu’elle ne soit plus du domaine aujourd’hui, je souhaiterais partager ce repas avec Louise Mushikiwabo, actuelle Secrétaire Générale de l’OIF et ancienne Ministre de l’Information au Rwanda qui a contribué notamment à travers ses efforts de communication à restaurer la fierté des Rwandais en particulier et des africains en général. J’aimerais en savoir plus sur ses motivations au quotidien et sur sa vision et son souhait pour l’avenir de la communication en Afrique.

Propos recueillis par Cyrille DJAMI, à Kigali, Rwanda.

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